Ah, jamais facile de redémarrer après les poussées d'adrénaline de ces dernières semaines. Et pourtant, il reste encore plein de boulot sur l'établi, du matos à
mettre en ligne, de nouveaux projets (rôlistes ou non) qui commencent à prendre forme. Pas la peine d'espérer de se les croiser donc, il faut bien faire vivre toute la petite ménagerie.
D'ailleurs, en parlant du dernier né, je viens de mettre le blog de Sable Rouge à jour. Vous y trouverez notamment la Carte de
Nirgal, téléchargeable en PDF, mais également en intégralité grâce à un gros fichier PSD. Hop, cadeau. Libre à vous d'en faire ce que vous voulez, comme zoomer sur une zone, virer les
coordonnées, rajouter des régions. De quoi faire mumuse librement, sans conditions d'utilisation.
Et puis figurez-vous qu'il me restait une ultime nouvelle de Cédric Burgaud dans le tiroir. Je vous la livre donc et espère que certains d'entre vous ont déjà tenté l'aventure dans les
ruines de l'ancienne Varsovie. Avec ou sans Inglorious Basterds (quoi qu'un Ours juif qui bute à coup de batte de base ball, pourquoi pas ?).
Es ist kein Anblick für ein Kind
Oktar s'avança au milieu des décombres de l'ancienne boucherie Woskarteski puis passa dans
l’ancienne rue Lindermann. Depuis quinze ans qu'il parcourait le quartier de la ville, il connaissait les moindres recoins. La boucherie Woskarteski, le marché couvert Volarowitch, la
boulangerie Albernask et les habitations alentours. C'était son royaume. Quelques mètres carrés sur lesquels il exerçait sa puissance. Les yeux fermés, il pouvait remettre à leur place les
moindres pierres effritées et les murs délabrés.
Oktar avait établi sa niche sous un toit partiellement intact, au-dessus d'une vieille épicerie. De cette hauteur, il pouvait surveiller tout le quartier, son
royaume, sans être vu. Bien souvent, il voyait les éclairs des canons au loin. Les combats devaient être intenses plus au nord, près de la Vistule. Ici, il ne craignait rien car les patrouilles
des deux camps étaient peu fréquentes, facilement repérables et évitaient certains quartiers qu’elles savaient dangereuses pour elles. Mais ce soir-là, ce qu'il avait vu – ou plutôt perçu – de
sa maison l'avait dépassé comme jamais.
Oktar traversa les ruines d'une maison et s'accroupit derrière un muret. D’un sac qu’il portait
en bandoulière, il sortit une paire de jumelle dont l’une des deux lunettes était cassée et s’en servit comme d’une longue vue, un œil fermé, l’autre fixant la place dans laquelle trois corps
sans vie reposaient. Le ciel couvert et la pluie fine rendaient tout le décor gris, incolore. Même le sang répandu semblait terni.
Des coups de feu et des cris se firent entendre, plus au sud. Une explosion retentit puis se
fut de nouveau le silence. Oktar attendit, les yeux courant de droite à gauche, cherchant les caches éventuelles de tireurs embusqués, sentant l’atmosphère alentour. Il se décida finalement à
sortir à découvert, vers les corps. Les trois hommes étaient de l’armée allemande, sans aucun doute d’après la coupe de leur vêtement et de leur béret. Leurs armes qui disparurent rapidement
dans la besace d’Oktar étaient tout aussi aisément reconnaissables, surtout pour le jeune homme qui, malgré ses quinze ans, connaissait tout ce qui était armes de poing, grenades, fusils et
mitraillettes. Et au marché noir, ce qu’il venait de trouver lui permettrait de vivre pendant un mois et de renouveler ses chaussures et son manteau troués.
Il commença à fouiller le premier homme lorsque son sang se glaça. Il avait déjà vu bien des morts, des soldats, Allemands ou Russes, des Polonais, des femmes,
des enfants, tués par balle, mortier ou bombe. Mais là ! Le corps de l’homme qu’il venait de toucher semblait mou, comme si tous ses os avaient été réduits en bouillie. Il recula en
frissonnant, repensant à ce qu’il avait vu depuis sa maison. Trois soldats, armés, pointant le canon de leur mitraillette vers un quatrième homme, aussi sombre qu’une ombre. Une explosion avait
alors eu lieu, noyant dans la poussière la scène si bien que lorsque tout devint clair, Oktar constata que les trois soldats étaient morts et que le quatrième s’était enfui. Etait-ce le
résultat de cette explosion ? Une nouvelle arme développée par les Russes qui permettait de liquéfier les os de l’intérieur ?
Effrayé à l’idée de finir de la sorte, le jeune homme s’enfuit de la place, pris de panique et, trébuchant sur les gravas, se fraya un chemin jusqu’à une petite
rue dans laquelle il vomit son repas du matin. Son estomac se contracta encore quelques instants mais plus rien n’en sortit et Oktar revint prudemment sur ses pas. Son cœur battait fort dans sa
poitrine alors qu’il remontait le long d’une rue plus large et qui menait vers sa cachette sous les toits. La nuit n'allait pas tarder à poindre. L'air se rafraîchissait et un nuage de buée
s'échappait de sa bouche à chaque fois qu'il expirait.
Des pas crissèrent sur des débris dans son dos et une voix forte claqua un ordre. Oktar eut l’impression que son sang cessa de circuler dans ses veines et bloqua
sans le vouloir sa respiration jusqu’à ce que ses poumons lui fassent mal.
- Hände hoch ! Hände hoch !
Il ne comprenait pas ce qu'on lui demandait.
- Ja, gut ! Dreh dich um ! Langsam.
S'en suivit une longue phrase dont il ne comprit que quelques mots. L'un d'eux était très appuyé. Uberm. Oktar, comprenant alors que personne ne
s'adressait à lui, reprit sa respiration et se dirigea calmement vers les sons qui provenaient d'une rue perpendiculaire à la sienne et qu’un écho répercutait dans sa direction.
Dans la rue, un officier allemand, manteau brossé impeccable, bottes cirées et étui de pistolet brillant s’adressait à un second homme au crâne rasé et aux yeux
froids qu’Oktar identifia comme le quatrième homme de la place. L’officier aboya encore quelques ordres mais le second n’eut pas l’air d’être impressionné. Puis soudain, des coups de feu
claquèrent. L’officier s’effondra sur le sol alors que son adversaire se crispait sous l’effet de la douleur. Surpris par cet échange, Oktar laissa échapper un cri et s’aplatit contre un mur.
Incapable de faire le moindre mouvement, il entendit les pas de l’homme en cuir crisser sur le pavé défoncé de la rue, s’approchant de lui. Oktar recula lentement, tremblant comme une feuille,
ses jambes faibles le tenant à peine, sa vessie le lâchant presque. L’homme avait fait le tour et se tenait devant lui, grand, carré, dans son manteau en cuir noir.
Oktar n'arrivait plus à articuler le moindre mot. Des yeux vides, bleus, froids avaient attrapé
son regard. Lentement, l’homme s'avança. Oktar voulait bouger mais ne le pouvait. La peur le paralysait. L'homme s'arrêta à quelques centimètres de lui, immense. Son ombre se projetait sur lui.
Il s'accroupit devant Oktar, sans un mot. Il leva sa main, la posa sur sa tête et lui caressa deux fois les cheveux. Son regard avait changé ; il était triste.
- Es tut mir leid. Es ist kein Anblick für ein Kind.
Des bruits de pas se firent entendre au loin. L'homme releva la tête. Son regard redevint dur.
- Bleib hier ein Moment. Wenn du nicht mehr hörst, kannst du wieder gehen.
Il s'éloigna rapidement dans la nuit qui venait de s’installer pour plusieurs heures. Oktar le suivit du regard, incrédule.
Lorsqu'il se réveilla, il était allongé sur son lit, dans sa cachette. Il ne savait pas comment
il était arrivé jusque là. Il avait encore dans la tête l'image de cet homme en cuir noir, le surplombant de toute sa hauteur. Un mot lui vint alors à la bouche.
- Uberm.
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